D’une entaille aux entrailles
étripage
éviscération
éventration
Trois actions d’évidement, où le contenant se vide de son contenu, où le sac de peau crève sous la pointe du stylet, où le corps dégueule à l’extérieur une part de lui-même : flux, organes — la vie s’échappe.
LA BLESSURE
Au moment d’écrire sur la coupure, la fente, l’entaille incisée sur le ventre et suivie du déversement des entrailles, me reviennent en mémoire une tripotée de supplices, où il s’agit toujours pour le corps de perdre un organe ou un membre : la scène d’énucléation du Roi Lear (ablation totale de l’œil), l’émasculation du film de Nagisa Oshima (castration, perte réelle du phallus) ou la décapitation (égorgement, étêtement) des onze mille vierges imitant sainte Ursule dans La Légende dorée de Jacques de Voragine. — Le corps « sain et sauf », autrefois figure d’intégrité, n’est plus cet organisme exempt de blessure ; il a perdu sa belle unité, et s’écorche, et s’entaille, et se morcèle : corps dépecé, disséqué, désossé, désarticulé, démembré, puis dispersé aux quatre vents…
Puisque la blessure est ce qui « ouvre » le corps et ce qui rompt son unité, quelles définitions donner de celle-ci ? La blessure (en grec ancien, τραυμα, « trauma ») recouvre une triple dimension : physique, imaginaire et symbolique ; dans les trois cas, elle est caractérisée par une atteinte à la personne et par un dommage, qui provoquent une dissolution de l’état antérieur, une douleur et une lésion. Ruwen Ogien : « On peut causer volontairement toutes sortes de dommages physiques ou psychologiques à autrui, tantôt avec son consentement (dans les sports violents ou les rapports sadomasochistes, par exemple), tantôt sans. Quand on cause volontairement un dommage à autrui sans son consentement, ce dommage a vocation à devenir, sous certaines conditions morales ou légales, plus qu’un dommage : il contient une présomption d’injustice. Si cette injustice est avérée, on ne parlera pas seulement de “dommage” mais de “tort” ou de “préjudice”. » Le préjudice est donc un acte ou un événement nuisible aux intérêts de quelqu’un, qui entraîne la perte d’un bien, d’un avantage ou d’une faculté tout en engageant la responsabilité d’autrui (c’est ce lien qui est essentiel sur le plan juridique pour en obtenir réparation).
Le dommage et la douleur sont communs aux trois registres de la blessure : physique, imaginaire et symbolique. Passons rapidement sur les deux derniers pour en venir à ce qui nous occupe, à savoir le physique : la dimension imaginaire, ou narcissique, engage une modification de l’image de soi ; la dimension symbolique, une offense qui se constitue d’un affront, d’une insulte ou d’un outrage. Tout autre est la meurtrissure physique : en regard des contusions, foulures ou fractures, l’estafilade de l’éviscération — la fameuse « entaille » du titre — occasionne une rupture du schème d’enveloppe de la peau, une ouverture dans les chairs due à une cause externe (traumatisme, intervention chirurgicale), qui présente une solution de continuité des téguments et, nous y voici, une perte de substance : je mets ici le doigt sur la plaie. Ce qu’il y a de remarquable est l’opération de retournement par laquelle l’intime, le plus intérieur, les entrailles sont brutalement extirpées de leur milieu naturel, exhibées, puis disséminées. Les viscères, et avec elles tout ce qu’il y a de viscéral et d’enfoui, sont amenées de la cavité abdominale à la surface et crèvent la fine membrane de la peau (qui seule sépare l’intérieur de l’extérieur).
GUERRE D’ALGÉRIE
Enfant, j’ai entendu mon oncle raconter une scène de guerre qui contient ce même motif de l’éviscération, ou de l’exposition des viscères au jour. Cela se passe à la fin de l’été 1961, en bordure de la frontière qui sépare l’Algérie du Maroc : entre le barrage électrifié et la démarcation réelle, les patrouilles militaires françaises parcourent les pistes de la zone interdite, un no man’s land truffé de mines antichar et antipersonnel : les Français veillent au grain, mais les fellaghas préparent la libération.
L’oncle Gaud est à bord d’un camion ; il a 20 ans ; il effectue son service militaire avec le grade de caporal. Explosion d’une mine le long du convoi. Un homme court en se tenant le ventre ; un éclat de fer lui a cisaillé les chairs ; les intestins se sont répandus hors de l’abdomen directement dans son pantalon, seconde poche de tissu ; il enserre ses entrailles à pleines mains pour ne pas en perdre ; il ne cède pas à la panique. Le blessé est bientôt évacué en hélicoptère vers l’unité de soins la plus proche.
Huit jours après, l’oncle Gaud apprend que l’estropié a la vie sauve. Le copain chirurgien et obstétricien de l’antenne hospitalière du régiment, qui s’occupe d’habitude d’accouchements, lui a tout raconté : on a sorti la ventraille, nettoyé les organes, puis on a recousu. Cela semble presque une bonne blague ; d’ailleurs, l’adjudant chef Blanchard, le gaillard qui a été blessé, en plaisante déjà : « La guerre, c’est une affaire de cran, une affaire de tripes ! » Blanchard a 45 ans ; il a connu plusieurs théâtres des opérations, dont l’Indochine. En 1962, suite à l’arrêt des hostilités, l’indépendance de l’Algérie est proclamée.
C’est fragile la vie ; parfois, ça ne tient qu’à un fil… À dix centimètres près, si l’éclat de mine avait suivi une trajectoire plus ample et créé une entaille plus profonde, l’homme perdait et les entrailles et la vie (irréel du passé).
(c) Sophie Ristelhueber, Sans titre, n°8, 1994.

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