samedi 24 décembre 2011

De la présence au soupçon : entre Wajdi Mouawad et Javier Cercas



Dans un article paru dans Le Monde des livres du 18 novembre 2011, intitulé « Étreindre l’ombre de la mort » et consacré au dernier ouvrage d’Yves Bonnefoy, Wajdi Mouawad[1] écrit : ligne de crête, le poème « est, en tous les cas, un espace restreint dominé par des ravins dans lesquels il ne faut pas tomber, ceux du lyrisme, du romantisme et celui, plus abyssal encore, de l’image illusoire, née de la coagulation des mots, qui fait croire au déploiement d’une réalité aussi dangereuse que mensongère. Pour éviter de chuter, il faut alors tenir le mot pour ce qu’il est, le prendre au mot, et l’inscrire, une lettre dans la pensée, une autre dans la sensation. Entre pensée et poésie, le long de cette ligne de crête, s’établit une manière de rendre visible le poème et de faire émerger les images piétinées par la folie d’un siècle aussi pathétique que sanglant. »

Il n’y a pas refus de l’image mais questionnement sans relâche de son sens, de sa valeur, et de son rapport à la présence fugace, éphémère, cernée par le passé. Pas plus que l’image n’est ramenée à la simple analogie, comparaison ou métaphore, ce qui serait la rabattre sur une figure de style. Mais ce qui est dénoncé dans cette citation, c’est le lyrisme qui engendre images illusoires — captieuses, fascinantes et vaines à l’instar des images de la caverne platonicienne — et chausse-trapes pour la pensée, nées de la « coagulation des mots ». Que désigne cette dernière expression, qui recourt elle-même à la métaphore vitaliste de la circulation sanguine ? Les mots coagulent quand ils s’arrachent au flux de la langue, à sa fluidité et à sa mouvance, qui font d’elle l’incessant : alors il se figent en images convenues et consensuelles, qui n’ont plus rien d’inouïes, mais appartiennent à un champ littéraire commun, à une « topique » traditionnelle, reprise d’ouvrage en ouvrage, à la belle littérature ou à la plus commerciale. Cette mise en circulation de l’image en fait une monnaie d’échange qui se démonétise à mesure qu’elle passe de main en main, au fur et à mesure de son usage et de son usure. À la mise en circulation de l’image « coagulée » s’oppose la fraîcheur et la nouveauté de la première occurrence au sein d’une fluence et d’une mesure propres. Mais Wajdi Mouawad ajoute : pour éviter ce piège, cette chute, il faut « prendre le mot au mot et l’inscrire, une lettre dans la pensée et l’autre dans la sensation ». Prendre quelqu’un au mot, c’est « accepter immédiatement une proposition faite par quelqu’un qui ne croyait pas qu’elle serait prise au sérieux (1488). Mot a ici sa valeur commerciale d’“offre”. Au départ, l’expression était à comprendre dans ce contexte, au sens de “se saisir de, accepter l’offre faite par quelqu’un”. »[2] Accepter l’offre des mots ? Wajdi Mouawad complète sa pensée : « tenir le mot pour ce qu’il est », dans sa réalité — phonique et sémantique —, le prendre au pied de la lettre, en quelque sorte. Le lyrisme serait cet excès qui, se séparant de la littéralité requise pour une expression authentique, se sépare aussi de la surface et de la présence nue des choses. À nouveau se presse sous la plume le terme d’« arrachement », synonyme de déchirure et de perte : arrachement à la platitude et à la clarté de la proposition ; décollement du sens littéral et du sens figuré qui s’écartent l’un de l’autre ; rupture de la réciprocité entre énoncé et phénomène dans l’ici-bas. C’est quand le mot a une face tournée vers la sensation (vers son référent décliné selon toutes ses dimensions sensibles comme la résonance, le souvenir du référent dans la psyché) et l’autre vers la pensée qu’il atteint à cette portée symbolique et peut prétendre à l’image. Cet enracinement dans l’étant, racine et profondeur des mots, consistance et surface des corps, me semble une condition nécessaire de leur sens, tout autant que leur position au sein d’une structure (selon la description du signe issue de la linguistique saussurienne).

Dans l’édition du Monde du lendemain 19 novembre 2011, consacrée à l’Espagne, Javier Cercas[3] propose une définition du labeur de l’écrivain dans un article intitulé « La facilité, pire ennemi de l’écrivain » :
« Dans son dernier livre, En el curs del temps (“Au fil du temps”), Enric Soria raconte qu’il y a quelques années, lorsqu’un journaliste a demandé à Marcel Reich-Ranicki ce qu’était pour lui un écrivain, le redouté ponte de la critique littéraire allemande lui a répondu : “Quelqu’un pour qui l’écriture est plus difficile que pour les autres.” À mon avis, c'est une réponse parfaite. Tout écrivain sérieux fait face à un paradoxe : plus il écrit, plus cela devient facile pour lui ; mais plus il devient facile pour lui d’écrire, plus la facilité devient pour lui suspecte, jusqu'à ce qu’il découvre enfin que c'est elle, la facilité, le pire ennemi de son travail. Lorsque quelque chose sort d’un premier jet, ce n’est pas bon ; lorsqu’une phrase sonne comme de la littérature, pire encore : la littérature c’est précisément ce qui ne sonne pas comme de la littérature. »
  Quelqu’un pour qui l’écriture est plus difficile que pour les autres : je me souviens du trouble d’Albert Cossery, l’auteur de Mendiants et orgueilleux, à l’idée qu’en une après-midi il avait péniblement couché sur le papier une unique phrase, précieuse entre toutes, alors qu’un travailleur de force avait accompli une besogne productive et utile, créatrice de richesse, en l’espace de ces quatre heures. Ce portrait de l’écrivain engage l’exigence à l’œuvre dans l’écriture : dans la difficulté à écrire sont pointés le doute et le soupçon fondateurs à l’égard des mots et de leur charge sémantique, qui permettent de se défaire, par le labeur, et de la transparence, et de la littérature : redonner aux mots leur part d’opacité (qui oblige à plus d’exactitude en retournant au dictionnaire) et dégager l’écriture vive de la gangue de la littérature qui vient arrêter le mouvement d’écrire — par quoi l’on retrouve la « coagulation des mots ».

Le sort de l’écriture se joue entre ces deux définitions : celle de Wajdi Mouawad qui convoque la littéralité et la sensation, donc la présence au langage et au monde, comme pierres de touche de l’image et du style ; celle de Javier Cercas citant Marcel Reich-Ranicki, qui se défie de toute facilité, consacre le soupçon et retourne d’une certaine manière au silence de l'agraphie (« pour écrire, préférer ne pas écrire »).



[1]. Dramaturge et metteur en scène d’origine libanaise et québecoise, mais vivant en France, né en 1968 : http://www.wajdimouawad.fr/
[2]. Alain Rey, Sophie Chantreau, Dictionnaire des expressions et locutions, Le Robert, 1997.
[3]. Écrivain espagnol, né en 1962, auteur des Soldats de Salamine et d’Anatomie d'un instant (Actes Sud, 2002 et 2010).

2 commentaires:

Jenny a dit…

La résistance du mot ou comment œuvrer à devenir étranger en sa propre langue (maternelle)…

Étienne Diemert a dit…

Deleuze, citant Proust… Oui, c'est peut-être ça s'engager dans un devenir-écrivain : parvenu à une première maîtrise, découvrir que l'on ne sait rien et qu'il faut réapprendre à lire et à écrire en butant sur chaque mot.
C'est l'expérience qu'a faite Emmanuel Hocquard lorsqu'il éditait ses amis poètes aux éditions Orange Export Ltd et composait leurs textes au plomb, mot à mot, lettre après lettre — matériellement : il a fini par se saisir de sa méthode de lecture d'enfant et s'est replongé dans l'apprentissage de sa langue maternelle comme s'il s'agissait d'une langue étrangère.