Dans un article paru dans Le Monde des livres du 18 novembre 2011,
intitulé « Étreindre l’ombre de la mort » et consacré au dernier
ouvrage d’Yves Bonnefoy, Wajdi Mouawad[1]
écrit : ligne de crête, le poème « est, en tous les cas, un espace
restreint dominé par des ravins dans lesquels il ne faut pas tomber, ceux du
lyrisme, du romantisme et celui, plus abyssal encore, de l’image illusoire, née
de la coagulation des mots, qui fait croire au déploiement d’une réalité aussi
dangereuse que mensongère. Pour éviter de chuter, il faut alors tenir le mot
pour ce qu’il est, le prendre au mot, et l’inscrire, une lettre dans la pensée,
une autre dans la sensation. Entre pensée et poésie, le long de cette ligne de
crête, s’établit une manière de rendre visible le poème et de faire émerger les
images piétinées par la folie d’un siècle aussi pathétique que sanglant. »
Il n’y a pas
refus de l’image mais questionnement sans relâche de son sens, de sa valeur, et
de son rapport à la présence fugace, éphémère, cernée par le passé. Pas plus
que l’image n’est ramenée à la simple analogie, comparaison ou métaphore, ce
qui serait la rabattre sur une figure de style. Mais ce qui est dénoncé dans
cette citation, c’est le lyrisme qui engendre images illusoires — captieuses,
fascinantes et vaines à l’instar des images de la caverne platonicienne
— et chausse-trapes pour la pensée, nées de la « coagulation des
mots ». Que désigne cette dernière expression, qui recourt elle-même à la
métaphore vitaliste de la circulation sanguine ? Les mots coagulent quand
ils s’arrachent au flux de la langue, à sa fluidité et à sa mouvance, qui font
d’elle l’incessant : alors il se figent en images convenues et
consensuelles, qui n’ont plus rien d’inouïes, mais appartiennent à un champ
littéraire commun, à une « topique » traditionnelle, reprise
d’ouvrage en ouvrage, à la belle littérature ou à la plus commerciale. Cette
mise en circulation de l’image en fait une monnaie d’échange qui se démonétise
à mesure qu’elle passe de main en main, au fur et à mesure de son usage et de
son usure. À la mise en circulation de l’image « coagulée » s’oppose
la fraîcheur et la nouveauté de la première occurrence au sein d’une fluence et
d’une mesure propres. Mais Wajdi Mouawad ajoute : pour éviter ce piège,
cette chute, il faut « prendre le mot au mot et l’inscrire, une lettre
dans la pensée et l’autre dans la sensation ». Prendre quelqu’un au mot,
c’est « accepter immédiatement une proposition faite par quelqu’un qui ne
croyait pas qu’elle serait prise au sérieux (1488). Mot a ici sa valeur commerciale d’“offre”. Au départ, l’expression
était à comprendre dans ce contexte, au sens de “se saisir de, accepter l’offre
faite par quelqu’un”. »[2]
Accepter l’offre des mots ? Wajdi Mouawad complète sa pensée :
« tenir le mot pour ce qu’il est », dans sa réalité — phonique
et sémantique —, le prendre au pied de la lettre, en quelque sorte. Le lyrisme
serait cet excès qui, se séparant de la littéralité requise pour une expression
authentique, se sépare aussi de la surface et de la présence nue des choses. À
nouveau se presse sous la plume le terme d’« arrachement », synonyme
de déchirure et de perte : arrachement à la platitude et à la clarté de la
proposition ; décollement du sens littéral et du sens figuré qui
s’écartent l’un de l’autre ; rupture de la réciprocité entre énoncé et
phénomène dans l’ici-bas. C’est quand le mot a une face tournée vers la
sensation (vers son référent décliné selon toutes ses dimensions sensibles comme la résonance, le souvenir du référent dans la psyché) et l’autre vers la
pensée qu’il atteint à cette portée symbolique et peut prétendre à l’image. Cet
enracinement dans l’étant, racine et profondeur des mots, consistance et
surface des corps, me semble une condition nécessaire de leur sens, tout autant
que leur position au sein d’une structure (selon la description du signe issue
de la linguistique saussurienne).
Dans l’édition
du Monde du lendemain 19 novembre
2011, consacrée à l’Espagne, Javier Cercas[3]
propose une définition du labeur de l’écrivain dans un article intitulé
« La facilité, pire ennemi de l’écrivain » :
« Dans son
dernier livre, En el curs del temps (“Au fil du temps”), Enric Soria
raconte qu’il y a quelques années, lorsqu’un journaliste a demandé à Marcel
Reich-Ranicki ce qu’était pour lui un écrivain, le redouté ponte de la critique
littéraire allemande lui a répondu : “Quelqu’un pour qui l’écriture est
plus difficile que pour les autres.” À mon avis, c'est une réponse
parfaite. Tout écrivain sérieux fait face à un paradoxe : plus il écrit, plus
cela devient facile pour lui ; mais plus il devient facile pour lui d’écrire,
plus la facilité devient pour lui suspecte, jusqu'à ce qu’il découvre enfin que
c'est elle, la facilité, le pire ennemi de son travail. Lorsque quelque chose
sort d’un premier jet, ce n’est pas bon ; lorsqu’une phrase sonne comme de
la littérature, pire encore : la littérature c’est précisément ce qui ne
sonne pas comme de la littérature. »
Quelqu’un pour qui l’écriture est plus
difficile que pour les autres : je me souviens du trouble d’Albert
Cossery, l’auteur de Mendiants et orgueilleux, à l’idée qu’en une
après-midi il avait péniblement couché sur le papier une unique phrase,
précieuse entre toutes, alors qu’un travailleur de force avait accompli une
besogne productive et utile, créatrice de richesse, en l’espace de ces quatre
heures. Ce portrait de l’écrivain engage l’exigence à l’œuvre dans
l’écriture : dans la difficulté à écrire sont pointés le doute et le
soupçon fondateurs à l’égard des mots et de leur charge sémantique, qui
permettent de se défaire, par le labeur, et de la transparence, et de la
littérature : redonner aux mots leur part d’opacité (qui oblige à plus
d’exactitude en retournant au dictionnaire) et dégager l’écriture vive de la
gangue de la littérature qui vient arrêter le mouvement d’écrire — par
quoi l’on retrouve la « coagulation des mots ».
Le sort de l’écriture se joue entre ces deux
définitions : celle de Wajdi Mouawad qui convoque la
littéralité et la sensation, donc la présence au langage et au monde, comme
pierres de touche de l’image et du style ; celle de Javier Cercas citant Marcel
Reich-Ranicki, qui se défie de toute facilité, consacre le soupçon et retourne
d’une certaine manière au silence de l'agraphie (« pour écrire, préférer
ne pas écrire »).
[1]. Dramaturge et metteur en
scène d’origine libanaise et québecoise, mais vivant en France, né en
1968 : http://www.wajdimouawad.fr/
[2]. Alain Rey, Sophie
Chantreau, Dictionnaire des expressions
et locutions, Le Robert, 1997.
[3]. Écrivain espagnol, né en
1962, auteur des Soldats de Salamine et d’Anatomie d'un instant
(Actes Sud, 2002 et 2010).
2 commentaires:
La résistance du mot ou comment œuvrer à devenir étranger en sa propre langue (maternelle)…
Deleuze, citant Proust… Oui, c'est peut-être ça s'engager dans un devenir-écrivain : parvenu à une première maîtrise, découvrir que l'on ne sait rien et qu'il faut réapprendre à lire et à écrire en butant sur chaque mot.
C'est l'expérience qu'a faite Emmanuel Hocquard lorsqu'il éditait ses amis poètes aux éditions Orange Export Ltd et composait leurs textes au plomb, mot à mot, lettre après lettre — matériellement : il a fini par se saisir de sa méthode de lecture d'enfant et s'est replongé dans l'apprentissage de sa langue maternelle comme s'il s'agissait d'une langue étrangère.
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